Fabienne Youyoutte a l’art de contenter tous les palais, de monsieur tout le monde aux ministres, des résidents aux visiteurs de passage. Elle fait fondre la Guadeloupe entière grâce à ses glaces aux parfums aussi exquis qu’insolites, ses mignardises et autres pâtisseries.

Je vais vous délivrer un message important, si vous êtes en Guadeloupe et que vous n’avez pas gouté les glaces de Fabienne, vous avez raté votre vie ou vos vacances sur l’île. En tant que grande gourmande, j’exagère à peine !

Les désirs du palais se situe à Pointe-à-pitre et Ste Anne !

 Découvrez sans plus tarder Fabienne Youyoute, cette femme talentueuse, généreuse et son secret d’excellence.

Peux-tu te présenter pour ceux qui ne te connaissent pas ?

– Je suis Fabienne Youyoutte, jeune Guadeloupéenne, 43 ans, qui valorise les produits de son terroir, parce que j’estime qu’on est très riche en saveurs, on n’a rien à envier aux autres ! Je suis Fabienne la Créole, artisan-glacier patissier !

Pour une femme, dit-on « glacière » ou « glacier-pâtissier » ?

– On dit « la glacière » ici- . Mais comme j’ai plusieurs cordes à mon arc, je fais des pâtisseries, des glaces, et des chocolats.

A quel moment vends-tu le chocolat ?

– Plutôt en décembre-janvier, une petite gamme parce que je n’ai pas beaucoup d’espace. Je fais des mendiants, des rochers. J’essaie de valoriser les fruits et les légumes qui sont en voie de disparition, de les faire revivre. Je fais les gens vivre à travers mon enfance. J’ai été élevée à la campagne, par ma grand-mère.

Je me rappelle quand j’allais couper la canne avec ma grand-mère en petite jupe avec mon petit sac, je l’a suivais en la tenant par sa robe. Quand les gens mangeaient des biscuits, nous c’était la farine de manioc parce qu’on n’avait pas de gros moyens.

Il n’y avait même pas de coco dedans ?

– Non, elle mettait simplement du lait et du sucre de canne dedans. Quelquefois, on mangeait le Kilibibi : du maïs, de la cacahuète qu’on écrasait avec une bouteille sur du papier, dans lequel on mettait du sucre de canne et qu’on mangeait. Ca m’est resté. Je crée des parfums inédits, qui me rappellent mon enfance.

Tu fais revivre ton enfance et ton terroir avec les glaces. Est-ce la même chose avec tes pâtisseries ou bien y trouve-t-on des goûts plus traditionnels ?

– C’est un peu la même chose. Même dans les petits gâteaux, vous allez retrouver le kilibibi, le manioc, la banane… Il y a tellement de choses à faire (rire) ! On est tellement riche en saveurs. Et les métros ne les connaissent pas.

Certains Guadeloupéens non plus !

Ce dont je suis fière, c’est qu’une nouvelle génération découvre ces goûts qu’ils n’ont jamais connus et y adhèrent très bien ! Ils apprécient énormément. Je fais tellement de choses !

Dans ta gamme de chocolats, que trouve-t-on de particulier ?

– Du chocolat au piment, des mendiants auxquels je rajoute des morceaux de pommes malaka que j’ai fait cristalliser, des bouts de fruits séchés, ça change des pistaches qu’on y met habituellement !

Au niveau de l’inspiration, tu essaies toujours de trouver quelque chose ; ta marque de fabrique, c’est une touche d’insolite et des produits du terroir ?

C’est selon mon inspiration. Je suis incapable de te dire d’où ça sort ! Je suis inspirée et je fais. On m’a déjà posé la question, je suis incapable de l’expliquer. Ca vient comme ça, naturellement. Je fais des associations fruits-légumes, ça fonctionne très bien.

Je remarque que les parfums que tu proposes sont complètement atypiques. LKP*, par exemple, c’est quoi exactement ?

LKP, c’est la composition pétillante. Le nom m’est arrivé avec l’inspiration ! Parce que le chocolat pétille en bouche. Au contact de la salive, il éclate, ça fait tac tac tac tac ! D’où le nom.

*LKP: Nom insolite pour une glace car c’est le sigle de lyannaj kont pwofitasyon, rassemblement d’associations et de syndicat contre la vie chère en 2009.

Fabienne me montre une photo…C’est le ministre de l’intérieur avec sa glace dans la main !

– Il a goûté devant moi la canne à sucre, le corossol giromon, la mangue-litchee…

Je ne m’y attendais pas. C’était une belle surprise ! Je devais juste aller livrer de la glace à l’aéroport…

En ce qui concerne l’originalité des parfums, essaies-tu de les renouveler en permanence ou bien décides-tu de fabriquer des parfums spécifiques pour une saison ?

– J’utilise les produits de saison. Par exemple, en ce moment (Octobre), j’ai de la cythère.

Nous venons d’évoquer le parfum LKP, peux-tu me décrire tes glaces phares, tes parfums-stars ?

Coco la Veuve, la farine de manioc, le Kilibibi

 

« Coco la Veuve », il faut aller le chercher, ce nom !

– C’est à base de patate violette (pomme de terre vitelotte) ; elle est blanche et violette. Le nom m’est venu comme ça ! Ici, en Guadeloupe, le violet est signe de mort, on en a peur ! Or, dans l’hexagone, le violet c’est beau ! Mais ici, ouh là là !… Ca commence à changer un peu mais ce n’est pas encore ça.

Quoi d’autre… la canne à sucre, ça c’est très bon ! Ce n’est pas évident de fabriquer une glace à partir de cet ingrédient parce qu’il est liquide, il ne donne pas un jus liant… c’est compliqué !

Est-ce l’ingrédient le plus difficile à travailler parmi les parfums que tu proposes ? 

– Chaque glace a sa texture. Par exemple, en ce moment, c’est la période de l’avocat, donc je propose de la glace à l’avocat, c’est très bon. Ce qui est intéressant, c’est de la mélanger à une boule coco ou trois-épices. C’est vraiment très onctueux, très crémeux.

Depuis combien de temps as-tu ouvert ta boutique de glaces ?

– Ca fait onze ans.

En tant qu’entrepreneure, depuis que tu as commencé, quelle est ta plus grande satisfaction ?

– Que les gens osent goûter autre chose que le coco. Quand vous parlez de glace à un Guadeloupéen, il ne connaît que le coco. Coco, fraise, pistache, chocolat, rhum-raisins, c’est tout ce que les gens connaissent.

Il y a onze ans de ça, lorsque j’ai commencé, je ne maîtrisais pas la glace au coco. J’ai mis cinq ans pour réaliser une glace au coco ! Du coup, j’ai décidé de ne pas en vendre. Tu ne maîtrises pas, tu ne fais pas ! Je me suis fait lessiver, insulter… « Comment ? On est en Guadeloupe et on ne peut même pas avoir de glace au coco ? Vous devriez fermer ! »… Je me suis battue, je suis restée malgré tout, j’ai suivi mon idée, j’ai travaillé et les clients ont fini par adhérer.

As-tu eu l’impression que ta notoriété avait explosé récemment ? T’es-tu dit « ça y est, ça prend bien, les gens adhèrent vraiment » ?

En fin de compte, je suis quelqu’un qui ne voit rien. J’ai la tête dans le guidon. Personne ne venait acheter chez moi. Ca a duré quatre ou cinq ans. Je ne faisais même pas un euro par jour !

Et malgré ça, tu as tenu bon alors qu’il y avait des charges à payer ?

C’est grâce à mon mari, à mes parents qui m’ont soutenue. Il y avait comme un mur devant chez moi, les gens n’achetaient pas… Maintenant, les gens viennent, ça me fait plaisir mais je suis toujours en train de mener des recherches, de me perfectionner parce que c’était dur cette période et c’est resté gravé dans ma tête. C’est bien qu’il puisse y avoir du monde maintenant, que les gens apprécient, mais c’a été très difficile !

Comment te perfectionnes-tu ? 

Je vais me former mais ce n’est pas satisfaisant. Je suis allée faire un stage une fois à Paris, dans une très grande école. Il s’est avéré que je n’ai rien appris. Je l’ai dit franchement à mon formateur. Il m’a remboursée.

Tu te perfectionnes par toi-même donc…

Dans ce domaine, c’est un apprentissage au jour le jour, en fonction du produit que l’on travaille. On a une base, on marche au feeling. On ne crée rien, on n’invente rien mais on agrémente à sa sauce, selon son feeling, son style, son propre goût. La chance que j’ai – et je le dis tout le temps – , c’est que les gens apprécient mon palais.
Néanmoins, c’est très important dans ce métier de se perfectionner car on est vite dépassé. Celui qui se croit assis sur ses lauriers, il doit prendre garde parce que ça va très vite ! On a des jeunes qui viennent ici, ils sont au taquet. C’est pour cette raison que je me mets toujours à la page, que je me forme en permanence. Je me perfectionne mais la base est toujours là.

Et ce, sur les deux domaines ? La glace et la pâtisserie ?

– Glaces, pâtisserie, je fais même des confitures ! On est riche en saveurs donc je valorise les produits locaux.

 

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Est ce que ça t’a donné de l’humilité d’avoir connu ces cinq années de « disette ». Ca t’a fait prendre du recul par rapport au succès que tu as maintenant ?

– Je n’ai pas conscience d’avoir du succès. Pour moi, tout a toujours été difficile. Je n’ai jamais rien eu « comme ça ». J’ai toujours ramé trois fois plus pour l’avoir. Je suis habituée. Si j’obtiens quelque chose facilement, je me dis qu’une difficulté m’attend derrière. Je vois des gens pour qui tout est facile. Pas pour moi, je n’ai jamais rien eu en claquant des doigts.

 

Est-ce que tu penses que le fait d’être une femme t’a servi ou pas spécialement ?

– C’est particulier en Guadeloupe…Si vous arrivez en Guadeloupe, vous arriverez n’importe où dans le monde !

Donc on trouvera bientôt tes boutiques à Paris, comme Ladurée…

– C’est un rêve, un souhait ! L’homme propose, Dieu dispose. Je ne sais pas ce que l’avenir me réserve. Si les gens apprécient, ça me fait plaisir. L’important pour moi, c’est déjà de faire découvrir aux gens ce que l’on a par ici. Parce qu’on nous parle de Madagascar, or on a de super gousses de vanille ici ! On nous parle du Japon…

Pour moi, la réussite, c’est d’abord de valoriser et de faire aimer les produits de chez moi. C’est ça le plus important.

 

J’ai déjà lu des commentaires qui disaient « Franchement, on aimerait avoir la même chose en Martinique ! » Tu ne l’envisages pas ?

– Le problème, c’est qu’il ne faut pas courir dans tous les sens. Il faut avoir la tête sur les épaules et moi je ne cours pas comme un cheval-bois ! Parce que quand on monte, c’est bien mais on peut redescendre aussi vite. Et plein de personnes souhaitent vous voir redescendre.

Chaque fois que je crée un parfum, je veux que ma création soit solide, que même si un ouragan survient, je ne puisse pas tomber ! J’ai duré onze ans. Au début, je préparais et vendais les glaces, les chocolats et les pâtisseries toute seule ; je n’avais qu’une vendeuse. Aujourd’hui, j’en ai quatre. On est huit en tout, devant et derrière les fourneaux. C’est déjà bien !

Je pense qu’en Novembre, on ouvrira un deuxième point de vente sur la plage de Sainte-Anne.

Tu vas donc fabriquer ici et vendre ici et dans l’autre point de vente ?

-Je prévois d’avoir une petite équipe de production là-bas.

Du coup, ça te demande de les former ?

C’est ça le problème, souvent les apprentis viennent chercher le savoir-faire chez moi et après ils partent. Mais dans ce métier, on ne peut pas tout faire tout seul. Ce qui est important, c’est qu’ils n’ont pas ce que j’ai dans la tête. Je l’ai bien remarqué pendant mes stages. La touche finale, elle t’appartient.

Concernant ton implantation dans ce secteur, quelle est ta plus grosse difficulté ?

D’être femme, parce que c’est un milieu d’hommes. Je ne fais pas que de la pâtisserie. Je suis aussi diplômée en boulangerie. Je projette de mixer les deux produits. Dans ce domaine, il faut toujours être à la pointe, en avance. Ton cerveau doit toujours fonctionner parce que ça va très vite et tu es vite dépassé.

Concrètement, tu n’as pas de concurrent qui t’arrive à la cheville en Guadeloupe ?

Pour l’instant, j’estime que je n’ai pas de concurrent mais je me remets toujours en question. Prends garde à celui qui est sûr de lui. Je prends toujours l’exemple du lièvre et de la tortue. Je suis lucide. Même s’il y a de la concurrence, je ne m’en occupe pas. Je ne regarde pas ce que font les autres. Ce que je donne, ça vient de moi.

Franchement, tu dis que tu n’as pas conscience de ton succès mais ça marche ! Je ne connais pas tes chiffres, tes charges, bien sûr, mais j’ai l’impression que tu as beaucoup de succès ! Tu innoves, tu surprends toujours les clients !

C’est vrai que l’originalité est payante. On me dit bien « Vous vous rendez compte, vous vendez des glaces dans un tout petit coin perdu, à Pointe-à-Pitre (où personne n’a envie de venir), et les gens viennent de partout et font la queue pour vous acheter des glaces ! ». C’est vrai que je n’aurais jamais imaginé ça. Quand je sers ici le dimanche, j’ai la tête baissée, je ne regarde pas forcément la queue dehors. L’avantage que j’ai aussi, c’est que je suis à la fois vendeuse, boulangère, pâtissière, glacière, je fais de tout ! Je pense que c’est ma force.

Que pourrais-tu dire aux gens qui voudraient se lancer, qui voudraient réaliser leurs rêves ?

– Si vous croyez en votre rêve, foncez ! Quoi qu’il arrive, allez jusqu’au bout. Même si on vous dit « non, ça ne marchera jamais ! ». Nul ne peut sentir son projet mieux que soi.

Et toi, c’est ce que tu as fait pendant ces cinq premières années…

– J’étais en galère ! Je n’arrivais pas à comprendre…Vous imaginez monter un magasin, ne faire que deux euros à la fin de la journée et devoir payer l’URSSAF ! J’avais un deuxième boulot, j’étais responsable d’exploitation à Marché Conseil. Mon salaire passait dans le loyer du local. Mais ça paye un jour…

Tu as bien fait de tenir…

– Mais ce n’est pas évident, je peux te dire que c’est dur, même maintenant?  parce que je suis très exigeante envers moi-même. Je ne dis pas que ça ne va pas, je ne suis pas en train de pleurer ! Mais ce n’est jamais comme je voudrais…

Les clients ne se plaignent pas de l’exigüité de ta boutique de Pointe-à-Pitre ?

– Si. Tout le temps, ils disent que c’est trop petit, qu’il faudrait agrandir. Mais je trouve que c’est ce qui fait le charme particulier de cet endroit !
Ce qui est bien aussi, c’est qu’il y a chez moi toutes sortes de gens : avocats, médecins, voyous, dealers… Tout le monde fait la queue et attend son tour ! Personne ne rouspète.

De plus en plus de touristes viennent aussi te voir…

– Oui, de plus en plus, recommandés par le Guide du Routard, les réseaux sociaux et les bloggeurs.

 

Fabienne Youyoutte incarne l’excellence dans son domaine, si son portrait vous a plu, merci de partager l’article ! 

 

Pour déguster les délices de Fabienne, direction les désirs du Palais :

53 Chemin des Petites Abymes,
97110, Pointe-à-Pitre
Tel : 0590 88 54 40

11 rue Bastaraud,
97180 Sainte-Anne
Tel : 0590 48 57 33

 

 

Merci à Marie-Pierre pour la restranscription 😉

Crédit photo: facebook du désirs du palais

Siwoté (profiter de) la Guadeloupe autrement avec les expériences insolite de creoletrip.com

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