J’ai découvert Anais Verspan grâce au raconte moi ta Guadeloupe de Mairé. En allant sur son site, j’ai été époustouflé par tant de talent. En interviewant Anais, son parcours, son rapport à la Guadeloupe et sa vision m’ont touché. Voici là une belle pépite de Guadeloupe. Enjoy!  

Peux tu te présenter:

Je suis Anais Verspan, j’ai 37 ans. Je suis guadeloupéenne, artiste visuelle car ça englobe un tas de discipline. Je suis guadeloupéenne, artiste visuelle.  J’associe mon art à la mode, à la musique, au design, peut-être même à l’art culinaire demain! Pour moi la création est un tout, une philosophie de vie.

Je suis une jeune maman d’une bombe de 19 mois, donc débordée. Tout mon art est centré sur nos mès et labitid* de la Guadeloupe. *us et coutumes

Ma source d’inspiration c’est ma Guadeloupe et les guadeloupéens.

Je trouve qu’on a une manière de vivre atypique et particulière au même titre que des Sud-Africains ou Australiens. La Guadeloupe est une ressource inouïe et intarissable. Elle regorge de beaucoup de chercheurs, de sociologues, d’historiens, de «toubitencologue» que c’est vraiment de la matière brute pour un artiste.  

Credit photo: facebook Anais Verspan Art

Pourquoi le thème des mès et labitid* te tiens tant à coeur? *us et coutumes

Car il m’a façonné, en tant que Guadeloupéenne.

Exemple: Quand j’étais salarié à Paris, je posais systématiquement ma journée du 27 mai (jour des commémorations de l’abolition de l’esclavage et de 27 mai 1967) pour célébrer mes ancêtres. C’est d’une évidence!

Pour traiter du thème des Guadeloupéens, tu décodes le fonctionnement du pays par rapport à tes ressentis et des recherches sociologiques?

Ma première base de travail c’est beaucoup de recherches car on n’a rien inventé.  On s’approprie les choses. Je vais voir les gens. J’observe. J’échange beaucoup avec mes collaborateurs afin d’enrichir mes concepts. Je lis beaucoup, je bouffe de l’image, de la vidéo. Dès que j’ai collé tous ces «bouts d’histoires» et que j’ai pu structurer un possible, là c’est de l’écriture automatique, je peins, je crée.

Quand je passe à la peinture, tout est clair jusqu’à la scénographie de l’exposition.

 

Un artiste propose une autre façon de voir. Dès que j’ai créée l’histoire, et qu’elle est réalisable, je sais combien d’œuvres je vais réaliser, la gamme chromatique.  Je vois mes tableaux comme des collections,par «My moon», «Bigidi Plakata» et «Karata».

collection Karata 5. Anais Verspan 2014

Dans tes tableaux, pourquoi travailler à partir du noir? le contraste avec les couleurs sont saisissants d’ailleurs. 

Instinctivement, cette couleur est venue à moi. Je suis une fan de Soulages, le créateur de l’Outre-Noir. Je pense que cette couleur est tellement victime des stéréotypes. C’est une couleur qui m’englobe. Il y a une profondeur. Elle attire comme elle repousse. Travailler avec le noir permet une liberté dans l’utilisation de couleur également.  Ça me permet aussi de montrer le comportement de chez nous. Les choses ne sont pas linéaires, elles peuvent être brutales. Il n’y a pas de transition. Souvent on me dit waow ta peinture est forte. Ça me permet de retranscrire cet aspect-là. C’est peut-être aussi une part de ma personnalité.

 

 

Raconte nous l’aventure Afro Exentrik (1er magasin de vêtements à tendance « Afro »)

J’étais créatrice et styliste mais je ne confectionnais pas les vêtements. C’était d’abord un concept. Je me disais qu’on avait une manière de se mouvoir, et d’être. Je ne comprenais pas pourquoi on s’habillait comme des occidentaux avec des matières qui ne sont pas adaptées à notre climat. Je voulais mélanger les tendances, street-wear, le prêt à porter, des créations de designers, des accessoires pour équilibrer l’allure, ce qui n’était pas encore à la mode. C’était trop avant-gardiste. Je n’avais pas les ressources financières pour accomplir ce que j’avais en tête.  Mes économies se sont épuisées !

 

Crédit photo: Erzulli          Modèle: Karine Pedurand

 

Ma petite gloire d’Afro Exentrik c’est que j’ai beaucoup inspiré les gens, mes clients se sentaient mieux dans leur corps. C’était important pour moi de proposer un conseil personnalisé, que l’Être Guadeloupéen s’accepte tel qu’il est.  La femme créole met ses mains sur les côtés, à une manière de se mouvoir. C’était pour ça que j’avais intégré une ceinture haute pour marquer la taille. Ça rappelait l’attitude des robes à «kò»… tout en étant urbaine, en l’associant avec une chemise par exemple. 

Je suis heureuse d’avoir intégré ce style. C’était une belle aventure de 2007 à 2010. J’ai eu du mal à fermer boutique mais je m’endettais et à un moment il faut penser à soi. J’ai un peu panser la blessure. Ça m’a permis de me recentrer… sur mon art.

 

Après tes études d’art en Martinique, tu as été enseignante puis ton show room Afro Excentrik.  Pourquoi as-tu décidé de te consacrer totalement à la création? Tu aurais pu continuer à être enseignante par ex.

C’est compatible, mais je ne pouvais pas faire deux choses à la fois. C’était en phase avec mon évolution en tant que femme et je devais me recentrer sur moi. Panser l’entreprise que j’avais fermé. La peinture m’a permis de m’accepter en tant qu’artiste et de l’assumer. J’ai été enseignante trop tôt. J’avais peu de différence d’âge avec mes élèves (lycée professionnel). Il manquait quelque chose à mon épanouissement et je n’étais pas assez mûre pour ça. Je devais construire cette femme artiste car « i pa môl  » ! (c’est difficile).

Pourquoi est-ce difficile d’être femme et artiste?

En art, il y a majoritairement que des hommes. Il fallait que je m’impose en tant qu’artiste et heureusement très rapidement j’ai eu les encouragements de mes pairs. Par exemple, Joel Nankin qui m’a invité à l’inauguration de sa galerie.

Joel Nankin crédit photo: Rode Romelle

 

 

C’est quand même particulier d’être une femme artiste, ça demande encore plus de rigueur, une connaissance de soi, de son corps. Il faut mettre la barrière et se protéger et venir à l’essentiel qui est l’Art. Maintenant, je suis mère, je dois aménager mon temps.

“C’est assez rock’n roll d’être une femme artiste.”

 

Et mère de surcroît?

Il y a eu avant et y en aura après! Oui mais je veux, aussi, être une mère à l’ancienne. Une éducation avec nos valeurs. Il faut du temps et de la sincérité pour l’enfant donc il faut faire avec ses propres frustrations. Se dire chaque chose en son temps et être à 100% présent (physiquement et mentalement) pour son enfant. Ça demande beaucoup et un aménagement précis du temps.

Concrètement, comment gères-tu tes temps de création ?

Depuis que j’ai ma fille, j’organise comme je l’appelle des “résidences d’artistes”. J’aménage un temps où je me consacre uniquement à la création sur un temps plus court mais très intense. J’ai un planning sur 2 semaines à 1 mois, pour constituer une exposition. Pour cela la famille, la tribu est fondamentale, pour l’équilibre de l’enfant et l’artiste-femme que je suis.

 

 

Tu as exposé en Guadeloupe, à Paris, Allemagne, à Bruxelles. Comment arrives tu a participer à ces événements internationaux?

A paris, personne ne me connaît. Dans tous domaines, il faut connaitre des gens et je ne connais personne sur Paris. La communauté antillaise est peu présente dans l’art contrairement, à la musique.

Je me débrouille par mes propres moyens.

J’ai décidé de ne pas attendre la validation de Paris, pour exister.

Il faut connaitre des gens, je n’ai pas envie de me «prostituer» pour me faire connaître.

“Je n’ai pas envie de me prostituer pour me faire connaître”

 

 

Se Prostituer pour moi, c’est perdre son âme, perdre du temps à séduire les gens pour finalement qu’ils s’intéressent peu à tes oeuvres. Et surtout convaincre qu’on ne fait pas des oeuvres avec des accras, du boudin et des doudous par ci et par là!

Je suis une cheffe d’entreprise. Souvent je dit que je suis une «art’entrepreneure». Je décide des actions que je vais mener.

Pour ma communication, je suis un assez bon produit, (rires). En même temps je suis moi. Communiquer fait partie de mon métier sinon, on ne me connaît pas.

J’ai beaucoup chance car des gens comme toi vienne à moi. Mais Je me débrouille par moi même. Ce qui est paradoxal c’est que souvent on me demande qui est mon agent et dans quelle galerie j’ai signé quand je fais des salons internationaux.

“Je vis de mon art grâce aux Antilles”

Je vis de mon art grâce à chez moi et ici les gens reconnaissent la valeur de l’art, d’un artiste, quelque soit leur appartenance sociale. Ce sont des guadeloupéens avec un grand G qui me disent: j’aime ce que tu es, ce que tu fais, je veux acheter une oeuvre d’art. Je remercie les guadeloupéens pour cette reconnaissance. Mes 1er collectionneurs ce sont des Guadeloupéens que je remercie grandement.

J’essaie de faire des salons pour me faire connaître mais c’est coûteux. A Paris, si tu n’as pas d’argent, tu n’existes pas en tant qu’Artiste car il faut investir. Ce n’est pas facile.

Ce qui est bien à Paris c’est que je «fais mes dents». Comme il y a énormément de monde, c’est une ville inspirante mais également tu n’es personne et ça c’est bien. Pour l’humilité et la pugnacité que ça t’apprend.

 

Depuis que tu t’es lancée qu’elle est ta plus grande satisfaction?

Avancer à mon rythme, même si c’est angoissant. C’est un planning qui est souple, tu gères mieux les accidents et les opportunités qui t’arrives. Tu es plus apte à saisir une opportunité que si tu es salarié. C’est excitant, tu as des challenges tout le temps. Ce qui est angoissant c’est l’aspect pécunier. Je refuse l’image de l’artiste fou… Je veux être une artiste épanouie dans son boulot et qui vit de son art.

Tu ne fais pas de compromis car tu pourrais avoir un boulot alimentaire pour assurer au niveau matériel. Tu essaies de réunir toutes les conditions pour créer le mieux que possible?

Ce n’est pas facile, ça demande beaucoup, beaucoup de travail.  En même temps j’ai le choix. Quand tu es artiste, il faut épargner, tout le temps.

Et si l’espace muséal était une kaz? du 01 Avril au 24 Juin

Qu’aurais tu à dire à ceux qui veulent embrasser une carrière artistique et qui hésitent?

Pose toi en te demandant : «Qui je suis, ce que je veux être, qu’est-ce que je fais pour y arriver»…Se donner les moyens pour y arriver.

Réfléchir à ce que tu ne veux pas être également! Le plus important c’est se connaître sinon tu perds du temps en écoutant les autres qui te conseillent de faire ça ou çi.

Comme je dis souvent Viv vi aw pa vann nanm aw. (Vis ta vie sans perdre ton âme)

Être sincère car être artiste c’est la sincérité d’abord. Ton art c’est toi. Ton art peut être une source d’inspiration ou qui encourage quelqu’un.

Chaque fois que je peins une oeuvre, je mets cette sincérité là. Je ne fais pas une oeuvre à la macdonald, à la va vite.

Quand je vois une personne pleurer devant mon oeuvre, je me dis j’ai réussi. La relation intrinsèque d’une oeuvre est l’émotion. L’artiste est un conducteur d’émotion.

“Donnez-vous les moyens, et soyez les meilleurs.”

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Du 1 avril au 24 juin 2017, le Fonds d’Art Contemporain du Conseil Départemental (Beausoleil Saint-Claude), donne CARTE BLANCHE à Anaïs VERSPAN. Et c’est splendide! Pour plus d’infos cliquez ici. 

Découvrez l’univers d’Anais sur son site ici. 

Du 2 au 17 Juin, au sein du festival Terre de Blues, Anais Verspan expose au Château Murat à Marie-Galante

Le portrait d’Anais vous a plu? Partagez le pour que le monde entier découvre cette artiste talentueuse au grand cœur. 

 

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